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[CHRONIQUE(S)] : Catfish, Marina Abramovic et une certaine idée de la société

  

Il y a quelques semaines, j’ai eu une discussion passionnée et passionnante avec un ami, centré autour du film Catfish et de la série dérivée. Ce film n’a pas eu la chance d’atteindre les salles obscures (alors que je pense qu’il y aurait rencontré un certain succès), mais a été diffusé sur Canal + et le DVD est dispo pour pas cher en import.Il suit la voyage de Nev, jeune photographe américain, à la rencontre d’une petite fille qu’il a rencontré via Internet, et de sa famille, notamment la grande sœur dont il est tombé éperdument amoureux.

Si le film comporte son lot de mystères et de questionnements, il n’en reste, pour moi, pas moins LE documentaire de ce début de siècle. Il montre comment, à travers les réseaux sociaux et la virtualité de l’Internet, notre rapport aux autres et donc à nous même, est bouleversé. Tous ces outils de la génération de facebook, des smartphones et du langage sms, utilisés par et pour un film sur une /des relation(s) développée via/ par ces outils.

Le film pose des questions qui ont chamboulé mon utilisation des moyens de communication modernes depuis que je l’ai vu au Festival de Londres en 2010 (très certainement un des meilleurs festivals de film en Europe). Sans dévoiler le cœur du film, ce n’est pas tant bien les différents rebondissements, dont on peut se douter, que la façon dont ils sont amenés, filmés, et parfois, sûrement, recréés pour le besoin narratif du film, qui m’intéressent. Notamment la place du sujet principal : comment se retrouve-t-on dans une relation virtualisée au point de poster des photos montages presque sexuels sur sa propre page facebook (sachant que tout est documenté pour le besoin d’un film) ? Comment en vient-on à développer une telle soif soit de contact humain, soit de reconnaissance (via un documentaire centré sur soi même). On est, finalement, pas si loin que ça de ces « Anges de la téléréalité » qui feraient tout pour qu’on parle d’eux. Pour qu’on les aime. C’est évidemment, oublier, que c’est par la valeur d’une personne qu’on l’apprécie, non par son existence médiatique.

Ce comportement n’est pas neuf – il est le centre du roman Une voix dans la nuit comme le rappelait William Réjault ici. Un roman écrit bien avant l’avènement populaire d’Internet, mais dont le postulat reste identique : une relation à distance entre une personne médiatique et un inconnu. Ce type de comportement s’est-il renforcé avec Internet et une société de plus en plus dure ? Je tend à le croire (mais n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez dans les commentaires).

Le même questionnement se retrouve dans le documentaire « Marina Abramovic : The artist is present » (encore dans les salles, COUREZ-Y, vraiment). L’artiste Marina Abramovic n’est pas très connue du grand public Français, mais est une icône de l’art contemporain aux Etats-Unis et au Royaume Uni. Elle fut une des premières artistes à ne s’exprimer que via des performances, mettant en scène le corps humain et les rapports entre membres de la société. A 64 ans, elle travaille actuellement à la scénographie du Boléro au palais Garnier en mai prochain (vous remarquerez qu’elle ne figure pas dans les gros titres de la page, alors qu’une expo au MOMA de New York vient de lui être consacrée durant 3 mois).

Ladite expo est au centre d’un film largement hagiographique mais très instructif car vulgarisant. Décryptant ses différentes phases artistiques et son inspiration, le film montre un making-off de l’exposition, durant laquelle Marina Abramovic a fait une performance étonnante : pendant 3 mois, de 10h30 à 18h00 non-stop, assise sur une chaise, elle proposait aux visiteurs de se plonger, aussi longtemps qu’ils le souhaitaient, dans son regard. Un face à face silencieux, dont le centre est ce qu’il y a de plus sincère dans le contact entre deux-êtres.

Il faut voir l’intensité de ces moments, bouleversants. Comme rarement au cinéma, le temps suspends son vol, pour se concentrer sur l’essentiel. La force du propos artistique est là : l’essentiel est dans le regard, dans le contact avec l’autre. Le bruit, les explosions de rage de la société n’ont plus leur droit ici.

Tous en ressortent bouleversés. Certains reviennent. Des queues monstrueuses se forment, des personnes attendant pendant près de 24h pour avoir l’opportunité de s’asseoir face à Abramovic.

Bien sûr, là encore, la question de la place du sujet principal, et du point de vue du documentaire, se pose : l’œuvre filmée est bien évidemment une performance à la gloire d’Abramovic, elle-même à une étape cruciale de sa carrière : la reconnaissance. Comme dit un de ses compagnons de travail, cette performance est d’ailleurs certainement un auto-portrait.

Mais la démarche de Marina, comme celle de Nev, se rejoignent : laisser place à la curiosité, se laisser guider, parfois de façon déraisonnée, face à ce que la société nous offre. Abramovic met sa santé en péril ; Nev se prend au jeu de façon presque malsaine. Mais tous deux laissent leur chance à l’autre de se découvrir. Offrent un regard neuf à chaque nouvelle personne rencontrée : à la fois une page blanche et le moment de reconnaissance recherché.

Deux films essentiels et bouleversants. Ca vous tente ?

Luc Martinon

 

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